Le discours du président tunisien devant l’Assemblée nationale française

Publié: 20 juillet 2012 dans FAÇON PUZZLE
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BONNE ADRESSE

Le président tunisien, Moncek Marzouki, en visite officielle en France, a  prononcé une adresse le 18 juillet devant les députés français réunis dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Cela n’a pas outre mesure mobilisé l’attention et le traitement de cette information par les médias qui suivent l’activité parlementaire, à l’inverse de l’ « affaire » de la robe blanche à motif bleus et laissant voir ses avant-bras que portait la veille la ministre du Logement Cécile Duflot, sifflée (quelle classe !) par la plupart des députés UMP présents dans l’hémicycle. (Une certaine France ne sortira jamais de son nombrilisme et ce ne sont pas les commentaires chauvins et provinciaux des journalistes sportifs couvrant le Tour de France qui me démentiront).

Or, l’adresse de M. Moncek Marzouki mérite qu’on s’y attarde.

L’art et la manière de tourner la page

Tout d’abord, M. Marzouki en s’adressant à Claude Bartolone, président de l’Assemblée dont on rappellera qu’il est né à en 1951 à Tunis, l’a appelé, en se tournant vers le perchoir, « mon cher compatriote ». Ce geste peut paraître anodin, mais à mon sens, il est fort de significations.

C’est en effet une façon élégante, mais solennelle – et même, disons-le, « officielle » étant les circonstances et le lieu – de tourner la page « coloniale », ce que d’ailleurs la plupart des Tunisiens ont fait depuis longtemps dans leur tête.

Cela leur permettra de mieux faire face, au temps présent, à leur situation au regard de leurs propres responsabilités et non en mettant tout sur le dos de l’ancien « protecteur » puisque, rappelons-le, la Tunisie, qui était sous la domination ottomane, est passée sous protectorat français en 1881, jusqu’à son indépendance en 1956.

C’est ce que n’a visiblement pas fait par exemple l’Algérie (certes, le contentieux est différent) dont le président au pouvoir ne manque pas une occasion d’insulter la France, ce qui décomplexe les autres Algériens ou Franco-Algériens de le faire sur notre territoire national.  Cela permet peut-être aux uns et aux autres d’oublier, ou de faire oublier, à ce pays indépendant quand même depuis un demi-siècle, que c’est la clique au pouvoir et ses commensaux qui profitent essentiellement de la rente pétrolière, au lieu d’en faire un moteur économique aux bénéfices équitablement répartis.  Cela permettrait sans doute de faire de l’Algérie un pays dont la jeunesse rêve d’autre chose que de s’exiler, y compris dans le pays de son ancien colonisateur.

Espoir et inquiétudes

M. Malouki a également remercié la France qui l’a accueillie et dans laquelle il a poursuivi de brillantes études de médecine. J’invite d’ailleurs à consulter, par ex. sur Wikipédia, le parcours très courageux et assez remarquable de cet humaniste.

M. Malouki est allé sans détour à l’essentiel en déclarant que suite à la révolution de jasmin, la Tunisie n’était pas tombée dans « l’escarcelle de l’islamisme », mais « dans l’escarcelle de la démocratie ».

Rappelant que la parti islamiste ne détient pas la majorité au parlement tunisien et qu’il a, pour sa part, décidé, de faire confiance aux islamistes tunisiens  dans leurs intentions proclamées de respecter la démocratie, le président tunisien a répondu par cette note d’espoir à ceux qui craignent que les printemps arabes ne se transforment en hivers islamistes.

Cette inquiétude ne relève pas du fantasme post-colonial, surtout quand on ajoute comme paramètres à la situation dans le Maghreb et au Proche-Orient, la lutte entre les Shiisme et le Sunnisme, le retour d’une guerre froide avec la Russie qui tente de sauver une des dernières parcelles de son empire, et le rôle de la Chine sûre d’elle et dominatrice,  qui, c’est le moins que l’on puisse dire, s’est réveillée, avec laquelle il faut désormais compter, en Afrique comme ailleurs.

Si l‘on peut donc se féliciter des déclarations de M. Maliouki et accorder une confiance lucide à ses analyses et à sa détermination démocratique, il faut se garder de tout angélisme vis-à-vis de ceux qui veulent instaurer la charia en Tunisie, comme de ceux qui ne s’y opposeraient pas et ce sans ambigüité. En démocratie, la laïcité n’est pas négociable.

Casserole biarrote

L’opposition de droite à l’Assemblée française a cru bon, à quelques exceptions près, de bouder la visite du président tunisien, sans doute pour ne pas entendre évoquer, même indirectement, leur ex collègue (elle a perdu, on le sait, son siège aux dernières législatives) Michèle Alliot-Marie qui, outre ses liens troubles avec le régime autoritaire, policier et corrompu de Ben Ali, avait proposé à ce dernier l’expertise des spécialistes français en matière de maintient de l’ordre.

On comprend que M. Malouki n’ait pu manquer de rappeler « qu’une fraction de la France officielle a soutenu, directement ou indirectement, la dictature qui nous a opprimés ».

Mais il a aussitôt souligné que » la partie essentielle de la France, celle des partis et des syndicats, des organisations de la société civile, la France des médias, des intellectuels et des simples citoyens, la France qui m’a donné asile, ne nous a jamais fait défaut et nous a soutenus autant qu’elle le pouvait ».

Un geste de la France

Bien entendu, en sus des paramètres évoqués précédemment, de nombreuses difficultés attendent encore la Tunisie, et notamment sa dette issue en grande partie des emprunts contractés, et détournés à son profit, par Ben Ali, pendant ses 23 ans de règne.

L’Allemagne a décidé de convertir une partie de la dette tunisienne en projet de développement, une solution dont pourrait s’inspirer la France, ce qui lui permettrait, à elle aussi, de tourner la page, surtout quand on sait que l’islamisme, comme tout extrémisme, prospère sur les frustrations engendrées par la pauvreté et l’injustice sociale.

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commentaires
  1. Un billet optimiste, malgré les difficultés qui, n’en doutons pas, attendent les partisans de la démocratie tunisienne. On a envie d’y croire. Et je vote des deux mains pour la proposition faite en conclusion.

  2. Claudio dit :

    Pour ma part, je trouve ce billet « trop » optimiste et bien indulgent avec un Président Tunisien très décevant et qui ne doit sa place qu’à une stratégie d’Ennadha visant à dédiaboliser ses ambitions. Je salue cependant le « Cher compatriote » ; très classe !

  3. Oui Claudio, c’est un billet sans doute un peu trop « optimiste », ce qui n’est pas ma nature première. Mais, puisque vous êtes, comme je le fus moi-même, un professionnel de la communication (bravo pour votre site : très clair, très bien structuré, réellement informatif) je m’efforce, avec lucidité néanmoins, de « positiver ». Si vous lisez attentivement mon post sur l’adresse de Malouki, vous verrez qu’en ce qui concerne l’avenir démocratique de la Tunisie, je n’en exclue ni les paramètres, ni les marqueurs (c’est-à-dire les fondements non négociables d’un d’une démocratie laïque). Monsieur Malouki a comparé, mutatis mutandis, Ennadha aux « démocrates-chrétiens » européens. Je me méfie de ces parallèles spatio-temporels et, comme on le sait, « comparaison n’est pas raison ». Il semble qu’il ait choisi – mais a-t-il le choix – de composer avec les islamistes qui sont, je suis d’accord avec vous, en Tunisie comme ailleurs, en embuscade.
    Donc, restons optimistes, mais vigilants et à l’avenir, ne tolérons plus ce que n’on a accepté des Kadhafi, Ben Ali, Moubarak, etc…et, en France, ne laissons pas un pouce de terrain au salafisme, nos « démocrates-chrétiens » ne constituant pas une menace semble-t-il. Mais cela a mis du temps pour mettre l’Eglise à sa place (toute sa place, mais rien que sa place).Il ne faut pas remonter très loin dans notre histoire – la période de Vichy pour être précis – pour voir l’Eglise catholique se ranger très majoritairement, surtout dans sa haute hiérarchie, du côté de l’oppression et de l’intolérance.
    Devant les « printemps arabes », les bobos de gauche ont crié au grand soir et aux lendemains qui chantent. C’est tout juste si l’Occident ne recevait pas une leçon de démocratie venant de pays dont, en effet, la nature démocratique reste à démontrer à moyen et long terme. Jusqu’à présent, la seule démocratie au Proche-Orient, n’en déplaise aux mêmes bobos, c’est Israël.

  4. On trouve aujourd’hui dans Le Monde (daté du 27 07 2012) un article de Nicolas Clinchamps, maître de conférences de droit public Université de Paris 13 – Nord – Sorbonne Paris Cité, infiniment plus compétent que je ne le suis, mon post se voulant non une analyse savante, mais un sentiment.
    J’invite donc celles et ceux que cela intéresse à prendre connaissance de l’analyse experte de cet universitaire. Elle modère quelque peu, même beaucoup, mon optimisme.

  5. Claudio dit :

    Je n’avais pas vu votre commentaire avant le mien. Désolé Commandant.
    Une source « Tunisienne » plutôt en accord avec l’article me dit par mail que c’est « tout de même un peu exagéré ». Le curseur finira par trouver sa place.

    • Et oui, c’est comme pour l’art de gouverner : entre l’idéal et les contraintes de la réalité, il faut trouver où mettre le curseur. Le réalité étant par définition évolutive, le curseur est donc susceptible lui aussi de variation, l’idéal aussi d’ailleurs puisque souvent, celui-ci ne sert que d’emballage à des ambitions personnelles.

  6. Et le débat continue, toujours dans « Le Monde ». Visiblement, il y a de la passion dans le couple « Franco-Tunisien ».

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