L’école de la République

Publié: 5 septembre 2012 dans FAÇON PUZZLE
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Je suis un enfant de l’école de la République. C’est la seule communauté à laquelle je revendique d’appartenir.

Temps 1 – J’ai passé mon enfance dans un petit village de la Brie, au bord d’une forêt où l’on cueillait, selon la saison, violettes, muguet et jonquilles, entouré de champs de blé et betterave, et accroché à la ligne PLM qui le rapprochait, par la magie du train, de la capitale. À présent, c’est la grande banlieue, les cités ont replacé les champs et on a installé la vidéo-surveillance.

 L’école maternelle était située dans un ancien château. Elle avait un parc (dont l’immensité correspondait sans doute à mon regard d’enfant), avec en un coin, sous des arbres centenaires, un théâtre de verdure où se faisait la distribution des prix et, de l’autre côté, une carcasse d’avion, reste de la guerre toute récente. Le jour du départ des vacances de Noël, nous savions qu’une surprise nous attendait dans nos pupitres. Au signal de la maîtresse qui connaissait notre impatience, nous ouvrions l’abattant pour découvrir ce qu’en fait nous attendions : une orange entourée de papier argenté, un sucre d’orge et une image. C’était déjà Noël car cela nous paraissait le plus beau des cadeaux.

Temps 2 – L’école primaire comportait des bâtiments en dur, de construction classique, et des préfabriqués, modestes bastions de l’école républicaine en période de pénurie et de reconstruction (en DEA à la fac, 15 années plus tard, je suivais aussi des travaux dirigés dans un « préfa », le provisoire qui dure étant l’un des marqueurs de l’espace des babyboomers dont beaucoup ont suivi leur scolarité dans des bâtiments menaçant ruine ou construits à la va-vite type Pailleron). Les cours de récréation étaient recouvertes de mâchefer, c’est-à-dire du résidu de chaudière, douloureux pour les genoux écorchés. Le matin, il ne faisait pas chaud dans les classes. L’hiver 1951, l’encre violette a gelé la nuit dans les encriers. Le gouvernement Mendès-France faisait distribuer du lait aux enfants des écoles. Les « consommables » d’une classe se résumaient quasiment à de la craie, un chiffon pour effacer le tableau et quelques bouteilles d’encre (aujourd’hui, c’est de l’encre d’imprimante ou du toner, on comprend que les budgets aient explosé). On rentrait tous, à pied ou en vélo, déjeuner à la maison.

Nous avons survécu.

Pour rejoindre les bâtiments de l’école depuis la route principale qui traversait tout le village, de la gare à l’église, avec sur une petite portion une allée de marronniers sous laquelle se tenait le marché, nous passions devant le monument aux morts de la Grande Guerre (En 1911, la commune comptait 1 394 habitants. 59 hommes sont morts au cours de la Première Guerre mondiale).  Cette proximité quotidienne a certainement influencé notre imaginaire, tout comme, aux murs des salles de classes, les cartes de géographie avec la France et son empire colonial (AOF, AEF, Indochine…) et des visuels tels que « L’agriculture », « L’industrie », « Les transports », etc. Un de mes instits pratiquait la pédagogie Freinet. Celle-ci m’a fait découvrir la magie de l’imprimerie, et si bien plus tard le Mac a remplacé les petits caractères en laiton qu’on assemblait à l’envers et qu’on enduisait d’une encre grasse, cette passion ne m’a jamais quitté.

Temps 3 – En troisième, mon prof de littérature s’appelait Monsieur Aumont. Grand, mince, la démarche souple et élégante, il était très exigeant, mais savait parfois, quand nous le méritions (rarement), relâcher la pression. Par exemple, au lieu de nous envoyer vendre des timbres antituberculeux, il nous avait fait faire une collecte et c’est la classe qui avait acheté les timbres. Ainsi, celui qui décrochait 20 en dictée (car devant notre faiblesse en orthographe, il avait poursuivi l’enseignement de la dictée-questions avec analyse logique et grammaticale (c’est formateur) et l’obligation de faire une dictée chaque soir à la maison – ça marche) avait droit à la remise solennelle d’un timbre collé sur sa copie. C’était, pour certains d’entre nous du moins, la motivation suprême. À la fin de l’année scolaire, le premier en français a eu droit au grand timbre à 5 francs ! Nombre de ses élèves doivent à Monsieur Aumont d’écrire un français relativement correct, capacité (sinon talent) devenu rare si j’en crois les mails de certains collègues que je recevais quand j’étais en activité et ce que me dit une amie qui enseigne à l’université et qui se désole du charabia qu’elle doit parfois déchiffrer dans les copies d’étudiant. C’est ce même professeur de lycée, parti ensuite enseigner à l’université suite à la réussite à des examens et des concours, qui nous a initiés, entre autres, à la beauté et à la portée des textes anciens et modernes, mais aussi aux films du Monocle dont il nous mimait les scènes sur l’estrade. Et voici éclairci le petit mystère du nom de ce blog.

Temps 4 – Monsieur Tarbouriech, un de mes profs de français du lycée d’une ville de la Côte d’azur, était un petit bonhomme au visage tout plissé, à l’accent du sud-ouest qui « rrrroulait les r » comme un torrent descendu des Cévennes. Lui aussi nous a ouvert l’esprit, avec les concours du Lagarde et Michard, au génie de la langue française et de sa littérature. Il nous a enseigné le plaisir sans fin de la lecture lente et l’exigence de l’écriture (exigence qu’hélas, on ne satisfait jamais pleinement, mais c’en est le principe même). Je lui dois cette richesse inestimable du plaisir de lire, recours ultime, source inépuisable de partage, de connaissance et donc de liberté. Je lui en suis à jamais, et très profondément, reconnaissant, et ce bien au-delà des mots.

Temps 5 – Je ne sais combien de réformes de l’enseignement j’ai traversé, chacune censée mettre un terme à la pénurie et aux dysfonctionnements du mammouth. En chimie, faute de matériel, le prof nous mimait parfois les expériences, nous demandant de dire la couleur du précipité, imaginaire, qui se trouvait dans l’éprouvette tout autant imaginaire. Il pleuvait dans le gymnase tout neuf (mais où l’on avait oublié de construire des vestiaires) de mon lycée, puis dans le grand amphi de ma fac. Bien entendu, au lycée, nous chahutions mais jamais, au grand jamais, il nous serait venu à l’idée de demander à nos parents de venir plaider notre cause pour adoucir la sanction. Nous savions ce que nous risquions. Nous assumions, avec soumission mais aussi avec une fierté d’adolescent frondeur. Lors d’une distribution des prix, alors qu’on annonçait le départ à la retraite d’un censeur, Monsieur Jocqueviel, que nous redoutions et respections car qui il était, selon la formule consacrée, « sévère mais juste », sans qu’on le leur ait demandé, tous les élèves se sont levés d’un bond pour applaudir longuement, l’intéressé étant visiblement le premier surpris et ému de cet hommage aussi sincère que spontané.

Temps 6 – Ma mère était institutrice. Parfois, elle entendait ses élèves de 7-8 ans lui parler des choses qu’ils avaient vues la veille à la télé. Pour savoir de quoi il en était, elle s’est mise à regarder la télé et a constaté que ces émissions passaient à 22 heures et plus. Elle a compris alors pourquoi certains de ses élèves étaient peu éveillés (et réveillés) le matin. En hiver, le Lundi, pour quelques élèves, les devoirs n’étaient pas faits, les leçons n’étaient pas sues car « on était allés au ski ». Les parents d’élèves ont aussi des devoirs au lieu de faire, pour certains du moins, la leçon aux profs.

Épilogue  – Voilà quelques bribes de souvenirs aussi forts que lointains. Au-delà des lieux communs de la psychanalyse, nous sommes bien plus imprégnés que nous le pensons par les épisodes, les lieux, les images, les mots, les choses du temps de l’enfance, et notamment de celui de l’école. Croire que l’on s’en défait totalement dans sa pensée adulte est une illusion car toute certitude est affectée par la réalité qu’elle nie. La première liberté est la conscience lucide et dialectique de cette réalité individuelle qui émerge, tôt ou tard, de l’écume des jours.

Alors, enseigner la « morale laïque ». Oui, cent fois oui. Le temps dira ce qu’il en restera.

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commentaires
  1. Ce billet a fait remonter à ma mémoire – mais ils ne l’avaient jamais vraiment quittée – des souvenirs semblables. Forcément. Même si l’essentiel de mon parcours primaire a été accompli dans une école catholique (mes parents travaillaient tous les deux et on pouvait nous garder dans l’établissement plus longtemps qu’à « la communale »…), je retrouve la chaleur du lait, l’odeur de l’encre et de la craie, les genoux écorchés… Il y avait tous les matins une phrase de « morale » écrite au tableau et l’on distribuait bons et mauvais points… Je me souviens surtout de la cour avec son plaqueminier (évidemment j’ignorais tout de ce nom : on disait un kaki) planté au centre, de la fête annuelle pour laquelle ma mère nous préparait de magnifiques costumes (nous étions trois soeurs à fréquenter cette école…).

    Les profs qui m’ont le plus marquée sont venus après, au lycée. Il y en a eu peu. J’ai surtout le souvenir d’une prof exceptionnelle en 1re et en Terminale, une femme qui maîtrisait tout à la fois les mathématiques et la pédagogie, et d’une grande ouverture d’esprit. C’est la seule prof qui était venue voir avec ses élèves les résultats du Bac qu’on affichait à l’époque le soir au siège de Nice-Matin situé alors sur l’avenue que nous appelions encore « de la Victoire » bien qu’elle ait été rebaptisée « Jean Médecin ». Elle réconfortait les uns, félicitait les autres… Nous avons continué à nous croiser longtemps après (nous fréquentions les mêmes lieux). Avec son sourire chaleureux, elle me demandait toujours où j’en étais de mes études puis de ma vie professionnelle.

    • Tableau fidèle de ce  » avant « Je dois être un peu plus âgé que l’auteur car en 1951 j’étais déjà au Lycée du Parc Impérial , établissement où enseignait Mr Tabouriech dont j’ai également gardé le meilleur souvenir Christian Méjean

      • Merci Christian. Qui aurait dit, à Monsieur Tarbouriech comme à nous, qu’un jour, 50 ans plus tard, deux de ses anciens élèves évoqueraient sa mémoire sur un média dont personne à l’époque n’aurait soupçonné l’apparition et le formidable développement planétaire, ainsi que l’influence sur notre vie quotidienne.
        Notre génération a la chance d’avoir encore la capacité de s’en étonner.

  2. Jolies retrouvailles d’anciens élèves d’un même professeur 🙂

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